Agriculture et Numérique : une union fragile

Une image encore abstraite pour le citoyen lambda en Afrique

Lorsque l’on évoque la notion « d’agriculture numérique » auprès d’un individu en Afrique, il est courant de lire dans son regard la stupéfaction, la curiosité et parfois l’amusement que ce terme suscite. Des commentaires et questions du style : (i) vos histoires de blancs là (rires), ou (ii) est-ce que ça existe déjà chez nous ? sont monnaie courante.

Oui l’agriculture numérique existe bel et bien sous des formes diverses et variées. Dans une récente étude conduite par ACED sur l’agriculture numérique au Bénin, il apparait que cette dernière rassemble une cinquantaine de solutions numériques (à divers stades de leur développement), regroupées en quatre catégories majeures.

La première catégorie regroupe les solutions numériques orientées vers la formation et l’information des acteurs du monde agricole. Comme le disait Mandela « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ». Cette assertion a trouvé refuge chez de nombreux entrepreneurs, et partenaires de développement qui rivalisent de créativité pour fournir aux producteurs un accès régulier à des connaissances sur les bonnes pratiques agricoles, les stratégies de gestion de leurs exploitations, les mécanismes d’accès au crédit, les prévisions météorologiques, l’évolution des prix sur le marché, etc. Les informations sont diffusées en langues locales via des applications mobiles, des plateformes web, et des kits numériques de vulgarisation agricole. Dans cette catégorie, l’on retrouve des solutions telles que Agricef (avec différentes déclinaisons : Agricef ananas, Agricef aviculture, Agricef contre la chenille légionnaire), Access agriculture (https://www.accessagriculture.org/fr), Farmer education, et bien d’autres.

La seconde catégorie concerne les solutions numériques orientées vers la distribution des produits agricoles et la connexion entre producteurs et consommateurs. Dans le secteur agricole, il est de bon ton de dire « qu’il faut vendre avant de produire », pour réduire le risque de se retrouver avec une production non écoulée. L’accès au marché pour les producteurs reste un sujet épineux pour lequel les acteurs de l’agriculture numérique tentent d’apporter des solutions. Pour ce faire, des plateformes de e-commerce comme Jinukun store (https://store.jinukun.bj/), Aliments bénin (https://www.alimentsbenin.com/) et Agriyara (https://v2.agriyara.com/) existent pour renforcer ou créer des liens entre producteurs et acheteurs.

La troisième catégorie comprend les solutions numériques orientées vers la mise en communautés des acteurs pour des échanges de services. Ces services peuvent inclure le partage d’expériences entre producteurs sur leurs pratiques culturales, la mise en relation avec des fournisseurs d’intrants, ou encore la location de matériels agricoles entre particuliers. S’agissant de ce dernier cas, il existe une solution particulièrement intéressante, Trotro Civa, qui permet par téléphone de louer des tracteurs entre particuliers, à l’aide du code USSD *616*40#. En fonction de la localisation du demandeur, la solution propose des tracteurs disponibles à proximité ; et le paiement peut se faire en ligne via mobile money, ou à la livraison du tracteur. C’est une solution qui pourrait faciliter les opérations de mécanisation agricole selon la disponibilité des tracteurs dans une région/zone donnée.

Enfin, la quatrième catégorie rassemble les solutions numériques orientées sur divers autres services tels que le suivi des activités culturales (ex. Précis-agri, Drone4AG, Drone Analyst, Drone épandeur), la cartographie des exploitations agricoles (ex. Agrimap, Agrosfer mapping), les solutions de paiement et de transfert d’argent (ex. PAL https://www.pals.africa/, Agropay).

En somme, contrairement à la pensée populaire, l’agriculture numérique ne consiste pas seulement en l’automatisation des pratiques culturales, à travers par exemple des systèmes de contrôle à distance de la quantité d’eau d’arrosage, ou l’épandage des engrais par des drones. L’agriculture numérique c’est un ensemble d’artefacts, applications, plateformes à distance qui adressent tous les maillons de la chaine valeur, de la fourniture d’intrants à la consommation des produits agricoles.

Des conditions de stabilité précaires

Malgré les avantages que revêt cette forme d’agriculture, sa mise en œuvre s’avère plus difficile qu’il ne parait, et cela remet en cause la durabilité des solutions numériques. Nous abordons ces difficultés sous deux angles : (i) celui des producteurs, et (ii) celui des entrepreneurs numériques.

Au niveau des producteurs, l’une des difficultés est l’accès régulier à internet ou au réseau mobile en zones rurales ; le taux de pénétration du réseau sans fil au Bénin n’étant que de 34,67% (Arcep, 2021). Des efforts doivent être faits dans ce sens par le gouvernement et les opérateurs GSM, pour encourager le déploiement de l’agriculture numérique. Le second enjeu est l’éducation numérique des producteurs. En effet, de nombreux agriculteurs ne savent pas utiliser des smartphones (beaucoup n’en ont même pas), ou naviguer sur des sites internet. Il est impératif d’investir sur l’alphabétisation fonctionnelle des acteurs agricoles pour faciliter l’inclusion numérique. Enfin, certaines solutions telles que les drones pour l’épandage des engrais sont difficiles à acquérir par de petits exploitants en raison de leur coût élevé. Elles excluent donc déjà une grande partie de la population d’agriculteurs.

Du côté des entrepreneurs, la question du financement à long terme des solutions numériques agricoles se pose sérieusement. En effet, de nombreuses solutions naissent en réponses à des hackathons[1]

ou sur demande de projets financés par des bailleurs de fonds internationaux. Dans le second cas, le projet favorise l’accès gratuit à la solution pour les producteurs. Mais que se passe-t-il lorsque les projets prennent fin ? Pour de nombreuses solutions, il n’y a pas vraiment de modèles économiques qui permettent d’assurer leur pérennité en l’absence de financements extérieurs. Dans ce contexte, l’agriculture numérique ne pourrait être qu’un concept de plus à la mode, et qui évoluerait au gré des bailleurs et de leurs perceptions du développement agricole.

La diversité des solutions numériques dans le secteur agricole ainsi que l’environnement général de l’agriculture numérique au Bénin, sont largement discutés dans un rapport d’étude qui sera bientôt disponible sur le site web de ACED. N’hésitez pas à le consulter si vous souhaitez en apprendre davantage sur le sujet, et à laisser des commentaires à l’adresse contact@aced-benin.org, afin qu’ensemble, nous puissions faire évoluer le débat sur l’agriculture numérique.

[1] Évènement au cours duquel des spécialistes se réunissent durant plusieurs jours autour d’un projet collaboratif de programmation informatique ou de création numérique. Il s’achève souvent par une compétition entre entreprises 

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