Pourquoi devrions-nous africaniser le concept de données probantes dans l’élaboration des politiques ?

D’une manière générale, le terme « donnée probante » désigne tout ensemble de faits ou d’informations indiquant si une croyance ou une proposition est vraie ou valide. Sa signification exacte et ses implications varient selon les disciplines (droit, philosophie, mathématiques, économie, etc.). Récemment, un appel persistant a été lancé en faveur de l’intégration des « données probantes » dans le processus de prise de décisions, non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans toutes les initiatives stratégiques et les actions de routine. Les données probantes sont donc censées aider les décideurs et les praticiens à s’orienter dans des contextes décisionnels difficiles et parfois défavorables afin d’obtenir de meilleurs résultats en temps opportun, de manière durable et rentable. La question est de savoir ce qui devrait être considéré comme une donnée probante dans l’élaboration des politiques. Globalement, les champions des données probantes ont l’habitude de se concentrer sur les données scientifiques, notamment les observations et les résultats expérimentaux rigoureusement recueillis et interprétés conformément aux méthodes scientifiques. Malheureusement, se concentrer uniquement sur les données scientifiques pour éclairer les politiques et les actions restreint l’utilisation des données probantes dans le processus de prise de décisions et ne s’aligne pas sur l’histoire et les réalités de gouvernance de l’Afrique. Voici quelques raisons pour lesquelles nous devrions repenser le concept de données probantes dans l’élaboration des politiques dans le contexte africain.

Premièrement, certains facteurs contextuels empêchent une utilisation optimale des données scientifiques dans l’élaboration des politiques :

  • La production de connaissances et, par conséquent, de données probantes est très faible. L’Afrique produit moins de 1% des connaissances scientifiques mondiales. En effet, la recherche et notamment la recherche et le développement (R&D) sont très mal financés, l’Afrique ayant les dépenses de R&D les plus faibles au monde. En 2019, le financement de la R&D en Afrique représentait 0,42 % du PIB du continent, bien en deçà de la moyenne mondiale de 1,7 %.
  • Les décideurs et les praticiens sont peu (voire pas) connectés aux communautés scientifiques. Dans la plupart des pays africains, ces deux communautés évoluent dans deux sphères parallèles. Des milliers de résultats de recherche proviennent d’universités et d’instituts de recherche, mais ne sont pas utilisés. De même, des milliers de questions et de défis se posent dans les communautés et ne sont pas traduits en questions de recherche et étudiées. Par conséquent, les résultats de la recherche ne répondent pas aux besoins des décideurs politiques et des praticiens.
  • Dans de nombreux cas, les décideurs, en particulier au niveau des collectivités locales, sont très mal équipés et manquent de compétences techniques pour accéder aux ressources existantes et extraire les données probantes. Un récent diagnostic rapide en 2020 parmi les municipalités du Bénin indique qu’il n’y a qu’un seul ordinateur pour tout le personnel (un minimum de 10 personnes) de la municipalité des Aguégués.

Deuxièmement, il existe d’autres mécanismes de génération de connaissances qui fournissent une sorte de « preuves empiriques » et qui méritent plus d’attention sur le débat sur l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes. En effet, l’Afrique a des traditions orales avec la plupart des connaissances générées sur la base de longues observations et transmises de génération en génération à travers des chansons, des fables, des contes populaires, etc. En conséquence, il existe de nombreuses croyances et connaissances traditionnelles qui sont continuellement développées et utilisées par les autorités locales sans être préalablement validées par la science. Ces croyances et connaissances traditionnelles sont couramment utilisées pour conseiller les rois et de plus en plus les autorités locales, par exemple, sur le meilleur endroit pour un marché, sur l’aménagement du territoire, etc. Outre les croyances et les savoirs traditionnels, « l’opinion citoyenne » est une autre preuve couramment utilisée par les autorités locales dans l’élaboration des politiques.  Ce type de preuve est également enraciné dans la tradition africaine et aide à prendre des décisions avec légitimité. Ensuite, au-delà des conseillers qui apportent des preuves à travers les croyances et les connaissances traditionnelles, les autorités locales développent différents mécanismes pour promouvoir l’inclusion et la participation de la communauté au processus de prise de décisions. Ces mécanismes comprennent des réunions publiques sous les arbres « Arbre à palabre » et de plus en plus d’émissions de radio avec différents thèmes « Grognes », « Coup de Coeur », « Coup de gueule » où les citoyens sont invités à exprimer leurs opinions sur un sujet donné, à initier des réformes, à dénoncer ou à louer une action. Une étude récente sur le paysage de l’utilisation des données probantes par les autorités locales au Bénin indique que les municipalités s’appuient davantage sur les opinions des citoyens pour éclairer la prise de décisions.

Compte tenu des éléments contextuels susmentionnés, ACED appelle à une africanisation du concept de donnée probante. Les données probantes devraient inclure les résultats de recherche, les résultats d’évaluation, les données, les opinions des citoyens, les croyances et les connaissances traditionnelles.

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